Partager l'article ! Les Grands Crus d'Alsace (3) : La Saga du Kaefferkopf (4 / 6): Nouvelle délimitation du Kaefferkopf ...
Nouvelle délimitation du Kaefferkopf. En bleu, les zones concernées par la tolérance de 25 ans.
1er juillet 2000, le Kaefferkopf perd son statut
Une nouvelle évolution de la législation française intervient, en vertu de l’article L 641-4 du code rural issu des lois n° 96-314 du 12 avril 1996 et n° 98-565 du 8 juillet 1998. Les appellations d’origine définies par voie judiciaire avant le 1er juillet 1990 deviennent alors caduques à compter du 1er juillet 2000. A cette date, le Kaefferkopf perd alors son statut d’appellation d’origine et ne bénéficie plus que d’une tolérance de la part de l’administration.
Le 24 février 2000, l’INAO prendra acte de la demande en AOC Kaefferkopf et le dossier sera monté au cours du mois de mars suivant avant d’être déposé le 3 mai 2001 à l’INAO.
Mais une fois de plus, l’instruction du projet n’avance pas et en décembre 2001, Maître PAULUS, avocat des vignerons, se retire dans des conditions étranges. Certains prétendront que c’est sous la pression du CRINAO que ce retrait soudain intervient, cependant aucune preuve avérée ne viendra accréditer cette thèse.
A cours de solution, Pierre DREYER étudiera l’éventualité du dépôt de la marque Kaefferkopf. Pour cela, il entrera en relation avec le Professeur Norbert OLSZAC de la Faculté de Strasbourg, spécialiste juridique du droit des appellations, qui l’aidera dans cette voie. La marque collective Kaefferkopf sera déposée sans toutefois apporter de solution à la problématique rencontrée.
Jean-Baptiste ADAM, artisan d’un dénouement controversé
Quant il est élu en 2002 à la présidence du Syndicat Viticole AVA d’Ammerschwihr (SVA), succédant ainsi à Pierre DREYER, Jean-Baptiste ADAM sait qu’il va lui falloir rassembler et faire preuve de doigté s’il veut obtenir le classement du Kaefferkopf. Après les hésitations des dernières années, il convient de faire un choix clair, de s’y tenir et de conduire le dossier avec fermeté.
Sa première action consiste alors à consulter ses collègues sur le choix entre appellation et Grand Cru. La décision est mise au vote lors d’une assemblée générale du syndicat. Malgré les opposants, surtout des vendeurs de vins en vrac, c’est la voie royale du classement en Grand Cru qui est retenue avec une courte majorité. Le récent décret du 24 janvier 2001 relatif à l’Appellation d’Origine Contrôlée Alsace Grand Cru, qui par les articles 7 et 13 renforce les prérogatives du comité régional d’experts et l’autorise à proposer, sur avis du syndicat de défense de l’appellation un plan d’encépagement pour chaque lieu-dit qui tienne compte des usages locaux, ouvre la voie à des exceptions dont vont bénéficier le Zotzenberg et l’Altenberg de Bergheim. Au Kaefferkopf de savoir en profiter pour inscrire sa particularité historique de l’assemblage.
Un nouveau dossier d’accession en Grand Cru est constitué, le troisième. Mais afin de l’étoffer, une étude géologique est confiée à Jean-Paul PARTY du bureau d’étude Sol Conseil. Le Kaefferkopf sera cartographié à raison d’un total de 140 observations à la tarière et de 25 profils de sols. Il en ressortira seize unités de sols et leurs variantes qui se décomposent en cinq grands ensembles sur matériaux d’origines diverses telles que : granitique, lœssique, gréseuse, calcaire et colluvio-alluviale. Cependant tous ces terrains sont calciques voire calcaires et saturés en calcium et magnésium quelque soit le substrat sous-jacent. Jean-Paul PARTY relèvera que cette particularité constituait bien la caractéristique principale du terroir et que celle-ci, reconnue empiriquement depuis longtemps, avait déjà été confirmée par les travaux de Henri ERHARDT sur lesquels Louis RIEDER s’était appuyé en 1932.
Les dernières statistiques de récolte et de commercialisation sont établies. Elles montrent que les 96 déclarants du millésime 2003 ont revendiqué 85% de la surface cadastrée de 67,81 hectares. La faible proportion de surface non revendiquée concerne des jeunes plantations ou des parcelles plantées des cépages non revendicables comme le Pinot Noir, le Sylvaner ou le Chasselas. Ces chiffres montrent le fort intérêt des vignerons pour leur terroir. La répartition de l’encépagement reste dominée par le Gewurztraminer qui représente 35,70 ha, les autres cépages occupant respectivement 18,10 ha pour le Riesling, 3,38 ha pour le Pinot Gris et 0,55 ha pour le Muscat.
L’enquête de commercialisation réalisée en février 2004 indique que 57 exploitants mettent en marché du Kaefferkopf. 40 d’entre eux sont d’Ammerschwihr, 17 autres appartiennent à des communes voisines. Une production moyenne de plus de 400.000 bouteilles est proposée chaque année à la vente. Elle se répartit pour moitié en Gewurztraminer, pour un quart en Riesling, l’assemblage historique représentant 75.000 bouteilles. Une partie des vins est également commercialisée avec les mentions vendanges tardives et sélection de grains nobles. Le prix de vente moyen du Kaefferkopf reste toujours plus élevé que celui de l’Alsace générique, cette valorisation représente selon les cépages une plus value de 21 à 43 %.
Dans l’objectif de pérenniser et de développer les acquis, le Syndicat Viticole d’Ammerschwihr propose à la commission d’enquête, au regard des pratiques actuelles, une utilisation de l’AOC Grand Cru Kaefferkopf pour les cépages Gewurztraminer, Riesling, Pinot Gris, utilisés seuls et en assemblage en observant les règles suivantes : Gewurztraminer de 60 à 90 % en surface, Riesling 10 à 40 %, les Muscat et le Pinot Gris étant utilisés comme cépages accessoires dans des proportions respectives de 10 et 30 % en surface. La sucrosité de l’assemblage devant être comprise entre 5 et 18 g/litre. Bien entendu les conditions de production en termes de rendement sont celles de l’AOC Alsace Grand Cru. Le syndicat indique également qu’il souhaite proposer une délimitation du terroir qui reprenne celle établie en 1932 par Louis RIEDER.
Déposé en 2004, le dossier sera soutenu par Gérard BOESCH, le nouveau président de l’AVA, qui fera son possible pour de le faire aboutir au plus vite. Le 27 avril 2004, l’INAO approuvera le principe d’accession du lieu-dit Kaefferkopf à l’AOC Alsace Grand Cru ainsi que ses conditions de productions spécifiques et nommera une commission d’experts chargée de sa délimitation.
Composée de Pierre BECHT et Pierre HEYDT-TRIMBACH, tous les deux membres du Comité d’Experts, Jean-Claude MENOT, géologue, Emile MEYER, ingénieur ITV en retraite et Christophe SCHNEIDER, ingénieur à l’INRA, avec pour secrétaire Frédéric BACH, directeur régional de l’INAO, la commission de délimitation recevra une lettre de mission dont le contenu a été acté par le CRINAO les 27 et 28 mai 2004. Elle charge les experts de proposer des critères de délimitation et un projet de délimitation parcellaire en vue d’une mise à l’enquête.
Les critères de délimitation parcellaire seront approuvés les 8 et 9 juin 2005. Ils définissent les types de sols et les expositions auxquels devront répondre les parcelles, à savoir :
1 : Parcelles à sols bruns, acides sur substratum granitique ou gréseux, basiques sur calcaires du Muschelkalk, sur marnes du Muschelkalk ou du Keuper et sur loess.
2 : Parcelles ayant fait l’objet d’usages constants depuis 1932, ou parcelles ou ensembles de parcelles directement adjacents et de même nature que les parcelles ayant fait l’objet d’usages constants, en excluant dans tous les cas les parcelles :
a : de pente insignifiante
b : à sols hydromorphes
c : exposées plein Nord et subissant un important effet de masque
d : de fond de vallon étroit
e : subissant un important effet de masque dû notamment à la pente ou à l'environnement forestier
La commission d’experts remettra à l’INAO au mois de juin 2005 son rapport ainsi que le projet de délimitation. Celui-ci sera mis à l’enquête publique en mairie d’Ammerschwihr. Cependant la nouvelle délimitation qui exclut une partie importante de la délimitation historique fait de nombreux mécontents. Soixante six réclamations seront émises par des requérants puis examinées par la commission, elles concerneront 196 parcelles pour une surface de 25,92 hectares.
Pour répondre au vent de fronde qui ne cesse de s’amplifier, une réunion publique est organisée le 22 juin 2005 à la Maison des Vins d’Alsace à Colmar. Gérard BOESCH, Président de l’AVA, accompagné de son Directeur, Jean-Paul GOULBY, s’adressera au Syndicat Viticole d’Ammerschwihr (SVA) représenté par Jean-Baptiste ADAM, Jean-Léon SCHOECH, au Syndicat des Vignerons du Kaefferkopf (SVK) représenté par Léon HEITZMANN, Jean SCHAETZEL et Félix MEYER, et au Collectif des Vignerons, Propriétaires et Consommateurs du Kaefferkopf (CVPCK), tout juste créé et représenté par Bernard SCHNEIDER, Pierre MERCKLE et Maurice MEYER. Il proposera à cette occasion une tolérance d’utilisation de l’Appellation Kaefferkopf Grand Cru pour une durée de vingt ans pour les vignerons qui perdent de la surface par rapport à la délimitation de 1932.
Finalement, quarante huit réclamations pour une surface de 6,68 ha et 0,92 ares recevront un avis favorable. Ces surfaces s’ajouteront au projet initial de 66,89 ha pour former un ensemble de 71 hectares et 65 ares. Si la nouvelle délimitation est plus étendue que celle de 1932, elle exclut pourtant 15 hectares de cette dernière.
Bien entendu, s’il y a des gagnants, il y a aussi des perdants. Certains l’accepteront comme Jean-Baptiste ADAM qui pourtant laisse près d’un hectare dans l’affaire, mais d’autres qui s’estiment floués par la dévaluation de leur capital foncier et la perte du segment principal de leur offre commerciale, refusent la nouvelle délimitation et ce en dépit de l’offre du président de l’AVA qui dans un esprit d’apaisement propose de porter à 25 ans la tolérance d’utilisation.
La scission entre les pros et les opposants à la délimitation s’amplifie au village. Ainsi, pendant que Bernard RUHLMANN, qui se qualifie de « Petit Vigneron », exprime dans une lettre ouverte à ses collègues sa satisfaction sans modération pour l’AOC Grand Cru Kaefferkopf et leurs rappelle cette phrase extraite du livre de cave de Jérôme REIBEL : « La délimitation de 1932 avait soulevé un tollé général dans la profession. Elle n’a fait ses preuves que bien plus tard, ses plus grands détracteurs en ont profité largement. », d’autres s’organisent pour faire échouer la reconnaissance du Grand Cru dans les conditions retenues.
Jean-Pierre KAPPLER, vigneron à Ammerschwihr, fondateur du Collectif des Vignerons, Propriétaires et Consommateurs du Kaefferkopf (CVPCK) adresse alors à Jean-Baptiste ADAM, Président du Syndicat Viticole, un courrier dans lequel il revendique au nom du collectif : « La reconnaissance du droit de vote pour tous les membres propriétaires et exploitants afin de décider de l’avenir du Kaefferkopf parmi les Grands Crus. ». Il demande également : « Que les membres du collectif soient inscrits sur la future liste électorale » au même titre que ceux du S V K et des membres du S V A.
L’objet statutaire du CVPCK est « l’organisation, la défense, le devoir de mener toute action visant à sauvegarder les intérêts économiques et sociaux des membres et plus spécialement toutes les questions se rapportant à la délimitation et réglementation du Kaefferkopf ». Au travers de ce collectif Jean-Pierre KAPPLER souhaite principalement faire échec à tout projet de délimitation autre que celui de 1932. Il demandera à ses membres de s’inscrire au Syndicat viticole AVA d’Ammerschwihr afin de faire opposition au président en place et le mettre en minorité.
Dans le même temps, le CVPCK confie à Maître Christian MULLER, Bâtonnier du Barreau de Colmar, la charge de défendre les intérêts du collectif dans le cadre de la redélimitation du Kaefferkopf et d’obliger le Syndicat Viticole de prendre en compte les voix de ses membres dans les décisions à venir. Le combat judiciaire est lancé.